Nous célébrons aujourd’hui, le 1er mai, la  « Fête du travail », confiné.es pour la majorité, au beau milieu d’une pandémie qui nous pousse à repenser le concept même du Travail.

Une journée à la symbolique détournée, au goût fort amer pour les professionnel.les de la santé et aux horizons un peu trop sombres pour être appelée Fête.

Origines du 1er Mai

Comme toute autre symbolique qu’on souhaite abâtardir, la première chose qu’on fait lorsqu’on essaie de discréditer une lutte est de s’attaquer à la sémantique.  On parle de “fête” et “célébration”, on déclare des jours “fériés” et “de vacances”. Des éléments de langage qui dénudent les causes en question de tout volet d’action ou d’indignation.

C’est ainsi qu’on se retrouve à se souhaiter une “joyeuse fête” des enfants, des femmes ou du travail. Non ! Il ne s’agit pas de fêtes mais bel-et-bien de Journées Internationales de lutte pour des droits. Aujourd’hui est donc la “Journée Internationale des Travailleurs et Travailleuses”

Cette journée de lutte du mouvement ouvrier, dans sa forme moderne, trouve ses origines en 1886 à Chicago. Elle émergeât des protestations et grèves menées par des syndicalistes anarchistes et opposées par d’énormes violences policières. Des manifestant.es tuées, des procès montés de toutes pièces, des militants exécutés par pendaison (innocentés 6 ans plus tard). Très festif tout ça !

La demande principale de l’époque était la journée de travail de  8 heures. Par la suite vint le droit au repos hebdomadaire, le droit au code du travail ainsi que la majorité des droits des travailleur.ses  considérés de nos jours comme des acquis incontestables.

Des droits aujourd’hui menacés face à l’ubérisation montante de l’économie et du marché du travail, une tombée en précarité brillamment dépeinte par Ken Loach dans Sorry we missed you (un excellent film à voir en cette période de confinement).

Le 1er Mai et les jeunes médecins

La journée des 8 heures, pour celleux qui ne la connaissent pas, est cette idée initiée par les socialistes : “8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos”.

Une phrase capable d’enclencher, chez n’importe quel.le interne ou résident.e en médecine en Tunisie, une transe de fou rire et de sanglots combinés. Il en va de même pour les mots “repos hebdomadaire”, “code du travail”, ou ne serait-ce que le terme “Droits”.

Pour avoir des droits de travailleur.se, il faut déjà être reconnu.e en tant que tel.le. Or, les internes et les résident.es en Tunisie ne le sont pas, iels sont en cours de formation, des “stagiaires”, n’est-ce pas ? Et alors s’iels ont des contrats et sont payé.es par le Ministère de la Santé ? Et alors s’iels travaillent jusqu’à 60 heures par semaine voire plus ? Et alors s’iels sont souvent les seul.es professionnel.les du cadre médical présent.es à l’hôpital durant les gardes ? Et alors s’iels enchaînent 24 et 48 heures de travail ininterrompu ? Et alors s’iels sont régulièrement privé.es de leur repos hebdomadaire ? Et alors s’iels dépriment, font des burn-out et se suicident ?

Ce n’est qu’en mars 2018 qu’apparaîtra enfin un décret gouvernemental fixant le statut des internes et des résident.es en médecins, et c’était loin d’être un combat facile. Deux mois de grève, des cours arrêtés, des services abandonnés,… 132 ans après la revendication de le journée de 8 heures par les ouvrier.es américain.es, les internes et résident.es tunisien.nes se mobilisent en masse pour réclamer leurs droits : un statut clair, un repos de sécurité en post-garde et la rémunération des gardes jusque là assurées gratuitement par les internes.

Il aurait fallu créer un organisme hybride pour ces êtres hybrides, mi-travailleur.ses, mi-étudiant.es, mi-stagiaires. L’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins (OTJM), mi-syndicat, mi-association, avait alors mené cette lutte, le Mouvement 76, qui s’est soldée par la parution du dit statut et la reconnaissance salariale des gardes. Une victoire légale mais dont l’application sur terrain reste un combat quotidien, fortement cantonné par la fameuse “Validation de stage”, une vraie épée de Damoclès pendulant au-dessus de leurs têtes.

Les jeunes médecins y avaient perdu deux mois de salaires car, figurez-vous, bien qu’iels aient rattrapé les deux mois de grève (dont les salaires avaient été coupés) iels ne sont toujours pas payé.es par notre cher Ministère de la Santé. Encore du “Travail fait.. Travail non payé”. Pas très festif tout ça non plus, non ?

COVID-19, droits des travailleur.ses de la santé et volontariat précaire

Au vu de la pandémie actuelle, les professionnel.les de la santé se retrouvent sous les feux des projecteurs. On découvre, à la surprise générale, leurs conditions précaires de travail.

« Nos hôpitaux manquent de moyens » nous dit ce même ministre de la santé qui, en 2014-2015, a été à l’origine de l’une des plus grandes grèves des médecins en Tunisie, “La Révolution du Bistouri”, et les a traité.es de “traîtres.ses” quand iels ont osé scander cette phrase en slogan.

« Le secteur public de la santé est en décadence » nous dit-on, mais on doit faire avec. « Nous sommes en guerre et il nous faudra nous adapter et faire avec ». La réponse des soignant.es des hôpitaux : nous n’avons nullement besoin d’adaptation, la médecine de guerre est notre quotidien depuis des années ; le système D est notre système de base, notre norme ; la frustration de ne pas pouvoir sauver des patient.es par manque de moyens, nous en pleurons beaucoup trop souvent.

Les soignant.es ne demandent pas grand-chose face à ce satané virus : la protection et l’(in)formation. Deux volets sans lesquels la pandémie ne saura être contenue. Même l’OMS le dit d’ailleurs, la parole des soignant.es ne faisant souvent pas foi dans ce pays. Mais dès qu’on parle de protection on nous dit que « c’est en cours, tout est sous contrôle » « et puis nous sommes en guerre et vous êtes des héros.ïnes, les héros.ïnes ne se plaignent pas ». Une métaphore lourde de notions de sacrifice et d’abnégation. La guerre, de part sa nature, justifie la mise en danger et la mort des soldat.es (de l’armée de la blouse blanche) pour protéger la  nation patrie.

Les soignant.es s’indignent : « Protégez nos patient.es ! Protégez nos proches ! Protégez-nous ! ». C’est leur droit en tant que travailleur.ses et en tant que citoyen.nes. « Formez-nous pour nous outiller face à ce virus dont on ignore tout encore ! Informez-nous des réflexions en cours ! Nous pouvons aider, nous sommes les premier.es concerné.es et les meilleur.es connaisseur.ses de la réalité du terrain ».

Les praticien.nes hors-hôpitaux se proposent d’aider à renforcer les équipes. Le Ministère sait qu’il ne pourra leur assurer le minimum syndical des conditions de travail requises. Sa réponse : un volontariat encore plus précaire et la promesse d’un contrat.

Contrat proposé aux volontaires dans le cadre de la pandémie COVID-19

Et quel contrat ! Sept articles, 4 mois de travail, un pouvoir absolu du Ministère quand au lieu et aux modalités de travail, une démission problématique  qui ne peut avoir lieu qu’après approbation écrite du Ministère, un engagement de soumission absolue (et gare à toi si tu oses dénoncer). MAIS ATTENDS ! Tu as un salaire. N’est-il pas généreux l’état ?! Réponse de la majorité des volontaires qui avaient demandé ce cadre légal pour pouvoir aider : Nous ne voulons pas de votre argent, nous voulons des garanties de protection et de couverture. On attend encore de voir combien ont répondu à cet appel.

Notre Ministère de la Santé et les Droits des travailleur.ses sont apparemment destinés à vivre en éternelle dichotomie.

Bilan des courses : plus de 13% des cas de COVID-19 confirmés en Tunisie sont des soignant.es à la date du 26.04.2020 (128/967). C’est plus que les Etats-Unis (8 à 10%) avec son million de  cas ou l’Italie (9%) avec ses 200 milles cas. On serait même presque arrivé aux 14% de l’Espagne avec ses 210 milles cas (en attendant la confirmation officielle).

Ce malheur reste toutefois universel. Les soignant.es du monde entier portent le deuil de plus de 750 des leurs, Medscape.com en a publié la liste nominative en hommage. Joyeuse fête du travail me dites-vous ?

Au-delà de ce 1er Mai, quels horizons pour les travailleur.ses de la santé ?

En 1886 ou en 2020, les demandes des travailleur.ses de tout secteur sont les mêmes : la dignité humaine et citoyenne et la reconnaissance du labeur fourni.

Aujourd’hui, plus que jamais, la précarité des conditions d’exercice des travailleur.ses de la santé est mise en exergue. On n’arrête pas de nous dire qu’il y aura un avant et un après le COVID-19. Plusieurs gouvernements parlent du développement et de la revalorisation des secteurs de la santé et de la recherche scientifique. Une mise à niveau des contrats par là, des primes par ci, une régularisation de la situation des médecins étranger.es par là-bas… que des décisions et des réformes (en espérant qu’elles voient vraiment le jour).

Qu’en est-il de ce petit pays qu’est la Tunisie ? Figurez-vous que chez nous aussi on a eu des décisions “révolutionnaires” : amputations salariales (internes, résidents et hospitalo-universitaires), des gardes COVID qui seraient non payées, poursuite en justice d’un médecin qui aurait osé tomber malade…

De quoi renforcer le désir de départ de plusieurs professionnel.les de la santé, jeunes et moins jeunes, pas forcément parce que l’herbe est plus verte ailleurs, mais surtout parce qu’iels n’arrivent plus à respirer ici. Iels n’arrivent plus à Espérer. Les ambitions premières de certain.es se sont réduites au fil des ans aux droits humains les plus basiques. Des fois, le meilleur moyen de se sauver d’une relation toxique est de partir. Un gouvernement qui ne respecte pas ses travailleur.ses et citoyen.nes perd tout droit et toute légitimité.

Joyeuse fête du travail cher gouvernement ; et à nous, travailleur.ses de la santé, que cette Journée Internationale soit un rappel que l’immobilité géographique n’est pas une fatalité, que partir et évoluer n’est pas une trahison, et que, d’ici ou d’ailleurs, la lutte est continue.


NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l’écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l’écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.
Pour en savoir plus :
https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/
https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf

Médecin de famille

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