Santé mentale : la détresse des soignants sur le front

2020 a annoncé ses couleurs dès le début. Isolement, deuil, causés par le 1, en grande partie le corps médical paie la plus grosse facture. Face à ce virus qui fait des ravages, les blouses blanches subissent de grandes pressions, avec des conséquences psychiques redoutables chez les plus mobilisés. Face à un soutien psychologique quasi absent, chacun souffre à sa façon, selon ses vulnérabilités. Déjà dans le monde entier, les experts affirment que le 1 a eu un impact considérable sur la santé mentale des soignants. Le tout bercé par une deuxième vague qui ne risque pas de disparaître d'aussitôt...

Santé mentale : la détresse des soignants sur le front

Précarité du travail des jeunes médecins volontaires

Médecins seniors, résidents, internes, infirmiers, techniciens de la santé en Tunisie se trouvent aujourd’hui, face à un seul choix : sauver les vies en mettant continuellement la sienne en danger. Depuis l'avènement de la pandémie, le corps médical rencontre aussi une autre menace; la détérioration de leurs état psychologique au quotidien. 

“C’est difficile d’avouer l’impact psychologique de la crise actuelle. Les gens éprouvent beaucoup de mal à en parler par peur de déranger vu que tout le monde souffre.” affirme Souha Jaouadi, étudiante en médecine et vacataire dans le secteur de pré-tri de l'unité chirurgicale au CHU d’Ibn Eljazzar à Kairouan. Souha prépare son résidanat et pourtant, sollicitée pour venir en aide, elle n'a pas hésité à se mobiliser.

Il est à noter que selon les chiffres de la direction régionale de la santé de Kairouan, annoncés dimanche soir 1er novembre 2020, 48 personnes supplémentaires ont été infectées par le coronavirus, portant le nombre de personnes infectées à 1458 cas dont 18 cas importés et 1440 infections locales. On en compte 21.7% parmi le personnel médical et paramédical, soit jusque-là 317 soignants.

“Le coronavirus a démontré les faiblesses de la santé publique tunisienne”

Notre interlocutrice enchaîne "Le coronavirus a démontré les faiblesses de la santé publique tunisienne. Nos hôpitaux vivent les pires difficultés actuellement pour soigner les patients dans de bonnes conditions, et cela retentit sur nous, soignants. Avant la crise, il n’y avait pas cette crainte permanente d'attraper un virus potentiellement mortel depuis le milieu de soins, de le transmettre à ses proches et sa famille. Ajoute à ça la limitation extrême de la mobilité et toutes les craintes qui sont venues se substituer à nos libertés...”. Il faut dire également que les médecins volontaires sont engagés par le ministère de la santé avec des contrats de prestation rémunéré qui sont très précaires, et que la quasi-majorité des volontaires de la première vague n'a toujours pas été payée.

Un vécu dont la souffrance est doublée par une pénurie des équipements de protection en milieu de soins et une atmosphère macabre où le nombre de malades décédés ne cesse d'augmenter. Il est à noter qu'au début de la crise, Kairouan ne disposait pas d'un service de réanimation mais plutôt d'une unité de pré-tri, assurant une orientation sommaire des malades.

Témoignage d'un médecin tunisien à l'étranger

Des centaines de médecins tunisiens ont préféré quitter la Tunisie pour exercer ailleurs pour maintes raisons. Selon une déclaration du Secrétaire général du Syndicat général des médecins, des pharmaciens et des dentistes de la Santé publique, Mohamed Hédi Souissi au journal Assabah le vendredi 29 Novembre 2019, le nombre de médecins tunisiens qui s’expatrient à l’étranger est estimé annuellement à 800 médecins.

Dr. A. Khaldi n’a pas hésité à témoigner de sa propre expérience. Il est chef de service d'une unité de réanimation pédiatrique en France, spécialisée dans la prise en charge des enfants gravement malades. Dans son unité, les choses sont encore sous contrôle. C'était plutôt la première vague, qu'il date entre avril et août, qui a été très difficile physiquement, mentalement et psychologiquement. Le nombre important d’admissions, de gardes sans fin, de réunions et de meetings Zoom qui s'enchaînent, n'était pas sans conséquence sur le moral des troupes.

Personnellement, j’ai toujours essayé d’être fort devant mes collègues du service, et encore devant ma femme et mes enfants. Je pense que je ne l’aurais jamais fait de tel si j’étais seul!”, explique-t-il dans sa déclaration à TUNYD. "En tant que chef de service, on s’occupe non seulement des patients, des politiques de gestion et des problèmes qui vont avec, mais de sa famille aussi", ajoute-t-il.

Et puis, il y a le relationnel entre collègues à l'hôpital: "Les uns s’en foutaient totalement et vivaient leurs vies comme d’habitude, c'était une minorité. Pour d’autres, il y avait aussi de l’angoisse, de l’inquiétude et de la peur, visibles à distance. Certains ont carrément disparu de la circulation (congés, repos non payé, changement de service...). D’autres sont devenus plus prudents, calculateurs de risque et de contact”.

L'avis d'une experte

Nous nous sommes référés à Mme Nejma Ayadi, psychologue clinicienne et psychothérapeute, afin de recueillir sa position d'expert de la santé mentale.

Faisant l'état des lieux selon sa propre expérience, elle nous a affirmé que le sujet de la santé mentale en Tunisie reste un sujet très sensible, notamment chez les soignants. Par contre elle a affirmé que le nombre de médecins qui se font suivre chez elle a augmenté nettement depuis la crise. D’ailleurs, elle a rajouté que c’est un bon signe de prendre soin de sa psychologie surtout quand on est médecin.

"La crise a fragilisé l’humain. Un soignant est aussi un être humain. Il a besoin de vider son sac, surtout qu’il a un quotidien très éprouvant. Le suivi thérapeutique aide à maintenir un certain équilibre mental et un centrage sur soi même de manière à prévenir l'évolution fâcheuse d'une dépression et le passage à l'acte suicidaire", explique-t-elle.

Elle a aussi précisé que malheureusement, le gouvernement peine à apporter un soutien efficace aux soignants malgré leurs efforts continus tout au long de cette crise. En revanche, elle a mentionné que les réseaux sociaux ont contribué à diffuser beaucoup de pessimisme et d'énergie négative depuis le commencement de la crise. "Malheureusement, il y a eu beaucoup d’acharnement envers les blouses blanches depuis mars 2020. Ceci a impacté directement les soignants qui se donnent à fond pour sauver des vies. Le simple citoyen n’est pas conscient qu'ils mettent leurs propres vies en danger en le faisant. On omet assez souvent chez nous qu'il manque beaucoup de moyen à nos soignants pour faire leur travail", précise-t-elle.