Le confinement numérique

Le confinement numérique

A l’heure du confinement, les gouvernements des pays dévastés par le 1, usent de tous les moyens, pour assurer le confinement des populations, et afin de limiter la propagation du virus. Les discours solennels, appelant au civisme, n’ont pas suffi à endiguer la fougue des sorties, le nouvel engouement planétaire pour le footing, ou le déni de la pandémie. Les discours n’ont pas suffi, la police à elle seule n’est pas dissuasive (et bien souvent dépassée et pas assez protégée) et les amendes non plus. Mais il faut bien surveiller la masse, la prémunir du danger de la socialisation et de ce fait la prémunir du danger de la maladie. Socialisation et maladie sont devenues quasi synonymes et nous avons vu l’émergence d’un nouveau concept qu’est la distanciation sociale. Ce qui est un mot plutôt à connotation négative, la distanciation, est devenu empreint d’une image salvatrice. Au nom de cette distanciation sociale, les gouvernements s’affairent à varier, tout en déshumanisant (contagion oblige), les moyens de surveillance et d’application de cette mesure salutaire.

Des drones furent déployés un peu partout dans le monde, munis d’une panoplie technologique variable. Il existe des « drones-messagers » qui scandent des messages pour disperser les attroupements et rappeler l’obligation de la distanciation sociale[1]. Il y a aussi les drones munis de caméras thermiques et de logiciels de reconnaissance faciale[2]. En Chine, un contrôle social numérique existait bien avant la pandémie du coronavirus. Le système du crédit social en est l’exemple même. Ce système, en phase test depuis 2018, repose sur une surveillance globale et de masse des populations et a pour but de récompenser ou de sanctionner, à l’aide de point, les citoyens et les entreprises, et ainsi leur accorder ou les priver de certains privilèges. Le châtiment ultime étant l’exclusion sociale. Des dérives sont attendues, et d’ailleurs, elles ont été assez bien schématisées dans l’épisode Nosedrive de la série Black Mirror, que je vous conseille de regarder. L’avènement de la pandémie, n’a fait qu’accélérer la mise en place du système de surveillance de la population chinoise. Alors oui, cela a surement aidé à endiguer la dissémination du virus, mais quel sera le devenir de toutes ces données collectées ? La Chine, n’étant pas une démocratie, est-elle un cas particulier ? Qu’en est-il de la surveillance numérique dans les démocraties libérales ?

En Corée du Sud, une flambée d’applications « anti-corona » a vu le jour. Des cartes, avec la localisation des patients positifs, un retraçage de leurs trajets à l’aide des données de leurs cartes bancaires, d’images de vidéosurveillance, de bornage de smartphones, tout est bon à prendre pour traquer les malades et diminuer la propagation de la maladie[3].

Le gouvernement italien, s’est aussi intéressé aux données GPS des Smartphones pour évaluer le déplacement des citoyens, mettant en exergue que jusqu’à la mi-mars, seul 40% de la population de la Lombardie a respecté le confinement[4]. Bill Gates a, quant à lui, appelé à appliquer un système de traçage numérique national des personnes COVID19 positives similaire à celui qui a été mis en application en Corée du Sud[5].

Le gouvernement américain serait aussi en pourparlers avec Facebook et Google pour mettre en place un système de traçage des citoyens, à l’aide de leurs Smartphones, pour s’assurer de l’application de la distanciation sociale mais aussi pour prévoir l’émergence de clusters de COVID19. Ce système se baserait sur le croisement des données de géolocalisation, aux bases de données des transports pouvant même aller à l’analyse des contenus des messageries tout « en garantissant » l’anonymat des citoyens[6]. Nous pouvons néanmoins mettre en doute cette garantie.

La Tunisie n’échappe pas à ce technosolutionnisme. En effet, l’association africaine de développement géospatial (Ageos) a mis à disposition du ministère de la santé tunisien une application, disponible sur ordinateur et Smartphones, visualisant le nombre de personne positives au COVID19, leurs tranches d’âge, leurs genres, ainsi que leurs localisations géographiques[7]. Par ailleurs, le 26 mars 2020, le ministre de la santé tunisien, Abdellatif Mekki, a annoncé le recours à des drones équipés de caméra thermiques pour détecter d’éventuels cas chez les personnes non confinées[8]. Le ministère de l’intérieur a mis en circulation un robot test, le PGuard, crée par une Start-up tunisienne, qui aura pour rôle futur de consigner les infractions au confinement mais aussi de transporter des médicaments et de la nourriture[9]. Cependant, l’instance nationale de protection des données personnelle (INPDP) a, via une publication Facebook, mis en garde le gouvernement contre l’utilisation de plateforme comme Google Form, utilisée notamment pour remplir les demandes de volontariats, qui emmagasine les données personnelles[10].

 

 

Source :www.leconomistemaghrebin.com

Toutes les crises dans l’histoire ont permis l’avènement de nouvelles techniques et technologies et tous ces moyens utilisés pour contenir cette pandémie sont révolutionnaires. Cependant, nous pouvons nous poser certaines questions sur le bon usage de ces données personnelles car cette explosion quantitative de données devrait impliquer l'application de bonnes pratiques éthiques dans la gestion de ces informations. Les gouvernements se sont auto-accordé le droit de collecter ces données personnelles sous le couvert de l’urgence sanitaire. Or, la protection des données personnelles est un des enjeux du XXIème siècle mais les législations en rapport ne sont pas égalitaires à travers le monde[11] et nous sommes en droit de nous interroger sur l’utilisation de ces données en post-crise. Faut-il donc adopter des législations sur les données personnelles adaptées aux crises mondiales ? Des exceptions ?

Entre limitation des libertés individuelles (liberté de se réunir, liberté de circulation, liberté d’entreprendre) et surexploitation de données personnelles, cette pandémie nous propulse dans une réalité digne des récits de George Orwell. Car oui Big Corona is watching you.

Crédit photo : www.sigmaturkey.com

Ces limites, individuelles et sociales, qui nous ont été imposées par cette pandémie, doivent nous faire réfléchir sur l’après-crise. Pouvons-nous concevoir de revivre dans une société tel que nous la connaissions avant le confinement ou est-ce que ce sera le début de l’effondrement du socialement connu ? Un effondrement possible voir même probable a été théorisé par les collapsologues comme étant « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi »[12]. Cette pandémie, qui a confiné près de 3,4 milliards de personnes (43% des habitants de la planète), va-t-elle être l’élément qui fera basculer notre civilisation industrielle ?.

[1]https://www.lexpress.fr/actualite/drones-cameras-robots-la-tech-en-pointe-pour-lutter-contre-le-coronavirus_2117835.html

[2]https://www.lexpress.fr/actualite/drones-cameras-robots-la-tech-en-pointe-pour-lutter-contre-le-coronavirus_2117835.html

[3]https://usbeketrica.com/article/coree-du-sud-des-applications-pour-tracker-le-coronavirus

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/1-la-coree-du-sud-a-trouve-une-bonne-strategie-pour-limiter-l-epidemie_142370

[4]https://www.phonandroid.com/coronavirus-lombarde-surveille-deplacements-smartphones.html

[5]https://www.forbes.com/sites/mattperez/2020/03/18/bill-gates-calls-for-national-tracking-system-for-coronavirus-during-reddit-ama/?fbclid=IwAR23dEiwEr8KUazUQ9YbY32zViVXtFlXTdMFsVLforQs3e5DKE3rduB84mg#799ab0186a72

[6]https://www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-8125355/US-government-talks-Facebook-Google-track-coronavirus.html

[7]http://kapitalis.com/tunisie/2020/03/21/tunisie-lageos-met-en-place-une-application-pour-suivre-en-temps-reel-levolution-du-coronavirus/

https://ageos-tunisie.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/ba757449b05b41a6a8f2e9282a83834c

[8]https://www.tunisienumerique.com/tunisie-abdellatif-mekki-annonce-le-recours-a-des-drones-pour-diagnostiquer-les-porteurs-du-coronavirus/

[9] https://fr.sputniknews.com/maghreb/202003271043408327-tunisie-un-robot-pour-faire-respecter-le-confinement/

[10] https://www.facebook.com/INPDP.TN/photos/a.907344669335155/2841883819214554/?type=3&theater

[11] https://www.cnil.fr/fr/la-protection-des-donnees-dans-le-monde

[12] Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes de  Pablo Servigne et Raphael Stevens