Les oublié.es de l’isolement : Ces « parasites » qu’on ne voit pas mais qui nous dérangent

Les oublié.es de l’isolement : Ces « parasites » qu’on ne voit pas mais qui nous dérangent

Pandémie, 39 cas de COVID19 confirmés en Tunisie jusqu’à maintenant, une hausse de 50% en 24h, «Ched darek !» (Restes chez toi !) est le mot d’ordre, préparez-vous au confinement total nous dit-on.

Mais rester chez soi, est-ce une option pour tout le monde ? Rester chez soi équivaut-il à un confinement pour tou.tes ? Et si on n’a pas de chez soi ?

Les jounalièr.res

Au moment où les rayons des supermarchés se vident à la vitesse du vent ; où certain.es ressortent avec des caddies remplis de farine, de pâtes et même de yaourts. Qu’en est-il de celleux qui vivent au jour le jour ? Ces journalièr.es précaires qui dépendent de leur revenu quotidien pour leurs besoins de base ? Le confinement est un impératif, certes, mais manger aussi.

Comment se préparer au confinement et s’approvisionner quand on vit d’un revenu mensuel de 180 ou 200dt pour toute une famille ?  Entre la probabilité de contracter le coronavirus et la certitude de mourir de faim, c’est un simple calcul statistique. Cela serait irresponsable, pour ne pas dire criminel, de la part de l’état, d’obliger ces personnes à un confinement total sans prévoir leur ravitaillement en produits de première nécessité.

Et puis, que se passera-t-il dans deux semaines ? Et si ce confinement venait à se prolonger ? Comment payer son loyer et ses factures ? La STEG (Société Tunisienne de l’électricité et du Gaz) a reporté d’un mois la coupure de l’électricité des foyers qui n’ont pas payé leurs factures.  La SONEDE (Société Nationale d'Exploitation et de Distribution des Eaux) aussi mais sous réserve de présenter une carte de soins AMG (Assistance Médicale Gratuite) (Toutes les personnes en état de précarité ne bénéficient pas forcément d’une AMG !). Ces mesures sont loin d’être suffisantes.

Imposer un confinement militaire aujourd’hui, mettra cette population vulnérable face à un risque immédiat d’affamement et face à un risque ultérieur d’appauvrissement et de mise à la rue.

Imposer un confinement militaire aujourd’hui, nécessite de l’état la mise en place de mesures spécifiques et adaptées en vue de faire face à ces risques immédiats et ultérieurs, tel que ça a été fait ailleurs (report de paiement de dettes, annulation ou prise en charge des loyers, approvisionnement …).

Les habintant.es des bidonvilles et des « wkala »

Comment faire de la distanciation sociale quand c’est physiquement impossible ? C’est la question qu’on se pose quand on pense aux bidonvilles et à la densité de leurs populations qui impose une promiscuité dangereuse au temps du COVID19. Une personne contaminée causera une dissémination par dizaines, voire par centaines.

Ce danger est encore plus accentué dans les « wkala », ces logements de fortune qui abritent des familles entières par chambre, dans des immeubles aux infrastructures plus que fragiles. Comment respecter les règles de prévention quand on est plusieurs familles par bloc sanitaire ? Comment passer deux semaines ou plus en confinement dans une chambre avec 6 ou 8 personnes (parfois même plus) ? Comment se mettre en quarantaine si on est suspect.e d’infection à COVID19 quand on n’a pas d’espace de quarantaine ?

La délocalisation et le relogement de ces personnes est la responsabilité de l’état. Cette responsabilité ne date pas d’aujourd’hui mais elle a longtemps été ignorée, le temps est venu d’en payer le prix.

Le scénario catastrophe serait la contamination d’un grand nombre de personnes par le COVID19.

Le scénario catastrophe serait aussi la contamination d’UNE SEULE personne vivant dans un bidonville ou une « wkala ».

Les SDF

« Sans Domicile Fixe ». J’ai toujours détesté cette appellation qui romantise la réalité de ces personnes vivant dans la rue. Le terme anglais me parait plus adapté « homeless », sans domicile ou sans abri.

On a tellement pris l’habitude d’ignorer leur existence et tout en insultant les gens qui ne se confinent pas à domicile, on a oublié que certain.es n’ont pas de domicile. L’ironie de cette histoire est que la distanciation sociale est un style de vie qui leur est imposé, mais iels ne survivront pas au confinement du pays.

Comment convaincre un.e sans abri qu’iel risque de mourir du coronavirus ? Iels ont l’habitude de la mort : mort de froid, mort de déshydratation, mort de faim, mort de maladies traitables, qu’est-ce qu’une maladie ou une mort de plus !?

Comment confiner à domicile des personnes sans domicile ? Nous sommes tellement aveuglé.es par nos privilèges, qu’on oublie qu’avoir un toit est un luxe pour certain.es et que « chez soi » pour elleux c’est la rue.

Ailleurs, certains états ont créé des comités de prise en charge des sans abri qui veillent à les localiser, à les adresser à des centres d’accueil alloués et à leurs fournir des moyens de prévention et de la nourriture. Dans d’autres pays, l’état a mis à disposition des hôtels, des gymnases ou autres bâtiments pour les réaménager en centres d’accueil temporaires avec des programmes d’aide alimentaire. En Europe il existe une pétition qui circule sous le hashtag #LeaveNoOneBehind appelant à protéger, entre-autres, les sans-abri.

Mais qu’en est-il de la Tunisie ? Ce pays où le nombre des sans-abri était estimé à 3000 en 2014 ? Où il y très peu de centre d’accueil en temps normal ? Comment les informer ? Comment les protéger en les incitant au confinement ? Comment les nourrir ? Comment dépister la maladie chez elleux ? Comment mettre en quarantaine les malades ?

Comment protéger la vie de celleux longtemps considéré.es comme des indésirables ?

Et l’état dans tout ça ?

L’état, essentiellement, mais aussi toute la société, ont pris l’habitude de marginaliser et de stigmatiser ces personnes (et bien d'autres) jusqu’à ne plus en tenir compte. Pendant longtemps on a fait comme s’iels n’existaient pas. On a détourné le regard et prétendu qu’iels faisaient partie du décor, on les a déshuminsé.es pour se donner bonne conscience, allant au point d’en oublier l’existence.

Qu’iels meurent, mais là-bas dans leur trou, loin de notre champs de vision et sans que leur mort n’éclabousse la quiétude de nos vies.

Aujourd’hui, alors que notre survie, nous les privilégié.es dignes de vie, dépend d’elleux, on se rend enfin compte, comme par magie de l’existence de « ces gens-là ». Comme tout.e privilégié.e qui se respecte, notre premier réflexe était de les insulter ou de les attaquer : « Ces ignares qui ne comprennent rien » «Quels con.nes » «Iels vont nous tuer » «Bande d’animaux »…

L’état a toujours appris à ces gens qu’iels ne s’élèvent pas au stade de citoyen.nes dignes, que leurs vies n’ont aucune valeur et que rien de ce qu’iels font n’a d’importance et d’impact. Comment voulez-vous les convaincre qu’aujourd’hui, leurs actions ont des conséquences ?

Quel culot de leur dire aujourd’hui, après une vie d’exclusion, « Oui vous avez de la valeur, car notre survie à NOUS dépend de la vôtre » quand on a passé sa vie à dire « Couvrez ces gueux que je ne saurais voir » !! Les déshumaniser, les stigmatiser et les insulter n’a fait que décharger l’état de sa responsabilité et le  déculpabiliser.

L’état tunisien, comme tout état capitaliste, et la société tunisienne, comme toute société de classe, sont les premiers responsables de l’existence même de ces populations vulnérables. L’état est d’autant plus responsable, via ses politiques et ses politicards, du sort de ces citoyen.nes, SES citoyen.nes, en temps normal, et encore plus en temps de crise.

C’est facile de dire « Ched darek » et d’imposer un confinement total, mais n’oublions pas celleux qu’on avait abondonné.es au sous-sol social au point d’oublier leur existence, tel des parasites*.

* « Parasite » de Bong Joon Ho (un excellent film à regarder pour celleux qui ont les privilèges d’avoir un toit, de l’électricité, un ordinateur et un accès internet).

NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec  l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l'écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques  qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l'écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.

Pour en savoir plus :

https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/

https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf