Professeur Riadh Boukef est le chef de service des urgences au centre hospitalo-universitaire  Sahloul, président de la société tunisienne de médecine d’urgence (STMU).

Le 1er Avril 2020, Pr Riadh Boukef a annoncé le début des travaux d’extension des urgences pour recevoir les cas COVID-19. Le 16 avril 2020 est le jour d’inauguration de cette unité.

Nous nous sommes entretenu.es avec lui sur ce sujet concernant trois phases :

 

 1ère phase en pré-installation du circuit COVID 

Q : Comment fonctionne le service des urgences depuis le diagnostique du premier cas en Tunisie ?

R : On a fait un circuit COVID-19 mais malheureusement il est au sein des urgences. On a essayé de distancer au maximum entre les suspect.es et les non suspect.es mais la structure ne le supporte pas. Normalement, il faudrait un circuit à part, pour que les patient.es ne se mélangent pas. On a mis en place pré triage. À chaque fois qu’un malade est suspect et stable, il est pris en charge dans une cabine. Pour les malades instables, on utilise l’ancienne salle de déchocage comme unité COVID-19 en attendant la nouvelle unité.

Q : Quand est-ce que le service des Urgences de l’hôpital Sahloul aura-t-il les tests PCR (polymerase chain reaction) génétiques ? (Après sa validation par la Food and Drug Administration (FDA))

R : Je ne connais pas le type des tests qu’on aura. Le ministère de la santé les a acheté et fera la distribution. Ce que je sais, c’est qu’ils seront d’un grand apport. En fin de cette semaine ou au début de la prochaine, on aura les tests pour commencer.

 

2ème phase après l’inauguration de l’unité des Urgences COVID-19 

Q : Comment s’organisera le circuit COVID-19 ? Quel sera le processus d’acheminement des patient.es suspect.es et/ou confirmé.es ?

R : La cabine actuelle pour l’isolement sera mise à l’entrée principale des urgences. Une personne bien formée y posera des questions bien précises. Si le.la patient.e est non suspect.e de COVID-19, il.elle sera orienté.e vers l’ancienne urgence. Si le.la malade est suspect.e il.elle sera orienté.e vers l’unité COVID-19 avec un.e seul.e accompagnateur.rice pour minimiser le contact. Bien-sûr le circuit est tracé par terre. On donne aux patient.es suspect.es une bavette et on  leur demande de mettre les mains croisées sur le buste.

Nouvelle Unité COVID à l’Hôpital Sahloul-Sousse, ©TUNYD

À l’entrée de l’unité, il y a une réception pour l’inscription. Il y a la possibilité que le.la patient.e soit mis.e dans une chambre individuelle. S’il.elle est assez grave, il.elle sera conduit.e dans la chambre de déchocage pour être conditionné.e. Et bien sûr, le personnel qui sera dans cette unité sera prêt avec une protection maximale. Cela ne veut pas dire que le personnel qui travaille dans l’ancien service des urgences ne sera pas protégé mais une protection moins stricte. À mon avis, tout.e patient.e doit être considéré.e comme COVID-19 car il.elle peut passer inaperçu.e par le premier filtre, on peut voir un.e malade qui a une fracture à la main, asymptomatique, mais qui est contagieux.se. C’est pour ça qu’on doit être vigilant.e, cette aire de pré-tri COVID-19 va durer et va nous permettre de travailler dans de bonnes conditions. Ce n’est pas que pour nous mais aussi pour nos patient.es. 

Q : Avez-vous prévu le recrutement des soignant.es additionnel.les pour renforcer les équipes soignantes existantes ?

R : Le recrutement est quasi impossible. Par contre le ministère de la santé a décidé le redéploiement, étant donné qu’ils.elles ne font rien dans les services des étages. On a déjà  commencé de déployer les infirmier.es, ils.elles nous aident dans le circuit non COVID-19 . Si l’un d’entre eux.elles souhaite être avec nous dans le circuit, il.elle sera le.la bienvenue, pourquoi pas. À mon avis, c’est le personnel des urgences qui sera dans l’unité. Les autres infirmier.es seront parrainé.es par des infirmier.es expérimenté.es pour travailler le non COVID-19.

Pour le personnel médical, on voit beaucoup de volontaires. D’ailleurs, je remercie le département de médecine de famille, en tête de liste professeur Ajmi, qui n’a cessé de soutenir notre service, et nous renforcer par d’autres résident.es en médecine de famille.

L’engouement des jeunes c’est ce qui nous donne le courage et de garder le cap.

Q : Les quatre lits pour les patients graves auront besoin des respirateurs, avez-vous les moyens de les procurer pour le service ou avez- vous lancé un appel aux donations ou à l’aide de la société civile ?

R : L’unité contient 4 lits dans la salle de déchocage et 8 lits dans les chambres individuelles. On va commencer par 2 lits dans la salle de déchocage et entre 2 à 4 lits dans les chambres individuelles, on va commencer en crescendo. On va rajouter selon le matériel et ressources humaines. On doit collaborer pour avancer.

Les donateur.rices  sont là, des personnes qui ramènent un café ou offrent des repas à ceux.celles qui ont donné des centaines de millions pour pouvoir acheter du matériel et de travailler dans de très bonnes conditions. Je les remercie tous. Le problème ce ne sont pas les donateur.rices mais il n y a pas actuellement de respirateurs à vendre en Tunisie. On attend les commandes étant donné qu’en Tunisie on ne fabrique pas de respirateurs, même si des jeunes ingénieur.es essayent de s’activer pour avoir quelque chose. Pour nous, on va faire avec ce qu’on a dans le service des urgences pour pouvoir ventiler les deux patient.es.

Nouvelle unité COVID à l’Hôpital Sahloul, Sousse ©TUNYD

Je le dis et je le redis cette unité n’est pas une unité d’hospitalisation. C’est une unité d’urgences – les patient.es resteront 24 à 48 heures au maximum- le temps d’avoir le résultat du test. Si le test est positif, le.la patiente doit rejoindre le service dédié. Actuellement à l’hôpital Farhat Hached, s’il sera débordé, on hospitalisera ici à Sahloul les Covid positifs.

Q : Les hospitalisations seront-elles dans la salle de réveil du bloc des urgences ?

R : Un comité médical doit se réunir. On a fait une stratégie mais ce n’est pas encore clair.

Q : Quelles sont les mesures supplémentaires de protection des soignant.es ?

R : La pharmacie de l’hôpital Sahloul fait un travail colossal en collaboration avec la direction, ainsi qu’avec les donateur.rices qui nous ont offert du matériel. À mon avis, à ce que je vois actuellement, on ne manque pas de matériel mais d’ici quelques jours, je ne sais pas si on pourra continuer à satisfaire la demande. Sinon, on essaye aussi de frapper à toutes les portes et de rassembler le maximum de matériel pour travailler avec protection. C’est une base qu’on ne discute pas, c’est notre premier objectif.

 

 3ème phase après cette pandémie 

Q : Quel sera l’avenir de l’unité des Urgences ?

R : Je ne peux pas me prononcer actuellement.

Q : Quelles seront les leçons à tirer selon vous ?

R : Il y a beaucoup de leçons.

La plus grande leçon : l’hôpital public a besoin de plus de subventions. Dans les moments difficiles, seul l’hôpital public a porté secours. L’hôpital public doit être la base. Le gouvernement doit avoir une stratégie différente pour soutenir l’hôpital public. Et que l’hôpital public trouve les fonds pour travailler. Quand on a une catastrophe comme celle-là on doit être préparé.e à l’avance, on doit être prêt.e, et lorsqu’on a une structure sanitaire prodigieuse dans le pays, on n’aura pas peur. Quand on voit la différence entre l’Allemagne et l’Italie, c’est le système de soins qui diffère. Le pourcentage de décès en Allemagne est aux alentours de 0.4%, l’Italie va vers les 10% malgré que se soient deux pays européens très avancés financièrement. La seule différence c’est le système de soins.

À mon avis beaucoup de personnes doivent réfléchir. Comment doit être un bon système de soins? 

Puis, la marée de solidarité des tunisiens me touche beaucoup. Des plus jeunes aux plus âgé.es. Et surtout les ouvriers du chantier qui travaillent jusqu’à minuit, on le sens, ils le font avec grand cœur, ils ne le font pas pour avoir de l’argent mais pour quelque chose de plus noble. Même chose pour les grand.es hommes et femmes d’affaire, la société civile, le « Croissant Rouge Tunisien » qui est là aussi, les étudiant.es, les laboratoires, les sociétés privées. Tou.tes sont là. Ceux et celles qui nous réchauffent le cœur et nous donnent le courage pour combattre cette pandémie.

Que dieu protège notre Tunisie.


NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l’écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l’écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.
Pour en savoir plus :
https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/
https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf