« Comme si vivre à l’étranger n’était pas assez dur, la pandémie actuelle a fait que des étudiant.es soient non seulement seul.es en France, mais seul.es à la maison. Ces étudiant.es ont besoin d’écoute maintenant plus que jamais ».

 Mme Rym Chaabouni est une psychologue clinicienne et chercheuse en psychologie du travail travaillant en France. Elle a eu l’idée ingénieuse d’entamer une prise en charge en ligne de patient.es pas comme les autres : nos étudiant.es à l’étranger !

 

Mme Chaabouni, vous êtes la première à vous intéresser aux étudiant.es tunisien.es en France. D’où est venue l’idée de la prise en charge de cette catégorie spécifique ?

J’ai suivi l’extension de la pandémie du coronavirus et, comme plusieurs tunisien.es à l’étranger, une seule question me trottait dans la tête : comment aider mon pays à partir d’ici ?

C’est en voyant que la Maison de Tunisie (une fondation qui héberge des étudiant.es tunisien.es à Paris) lançait un appel à dons pour les jeunes qui sont à bout de leurs ressources et incapables de se rapatrier, que j’ai compris que mon rôle était plus que crucial dans ces circonstances : ces jeunes avaient besoin qu’on les écoute, qu’on les accompagne, qu’on les soutienne, et maintenant plus que jamais.

Je me suis débrouillée pour me procurer une plateforme de prise de rendez-vous en ligne et, avec l’aide de la Maison de Tunisie, j’ai lancé un appel pour les étudiant.es qui voulaient bénéficier d’une prise en charge psychologique à distance.

Note personnelle : j’ai été moi-même en isolement hospitalier pendant deux mois et demi quand j’étais étudiante en France, et ce à cause d’une maladie professionnelle. Je sais donc très bien à quel point cela peut être dur !

A-t-on besoin de parler à un.e psychologue pendant le confinement ?

A peine quelques heures après la publication de l’appel, plusieurs dizaines d’étudiant.es se sont inscrit.es: le besoin y est. J’ai été particulièrement impressionnée par leur civisme, leur ponctualité et leur maturité. Ce sont des gens conscients de l’importance de la santé mentale, qui savent mesurer leur vécu et qui n’ont pas hésité à demander de l’aide.

Vous assurez un soutien psychologique en période de crise. Est-ce votre première fois dans de telles conditions ?

En 2015, j’ai travaillé au sein de la cellule d’écoute psychologique à Tunis suite au fameux attentat contre le bus à l’avenue Mohamed V. Ce fut une expérience très marquante. Je me rappelle très bien l’état psychologique difficile de mes concitoyen.es qui ont eu un grand besoin de verbaliser leur vécu afin de s’en remettre.

Quels sont les problèmes psychologiques les plus récurrents ?

Certain.es d’étudiant.es sont testé.es COVID+ sans porter de symptômes graves. Iels évitent de le dire à leurs familles pour ne pas les inquiéter et cette situation pèse donc beaucoup sur leur moral.

D’autres peinent à honorer leur loyer ou à faire les courses faute de moyens.

J’ai vu de la peur, de la culpabilité, mais aussi un grand sens du sacrifice et beaucoup de valeurs nobles qui m’ont laissé sans voix. Les étudiant.es tunisien.es sont des étudiant.es brillant.es qui tiennent à réussir et à honorer leur pays.

“ils ont quitté leur pays pour exceller dans leurs études et leurs carrières, mais une crise a bouleversé leurs ambitions et leurs attentes.”

Beaucoup d’entre elleux se posent des questions existentielles : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi ai-je quitté mon pays ? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? Quand la Tunisie a pris la décision de ne pas rapatrier les résident.es à l’étranger, beaucoup se sont senti.es perdu.es et vulnérables face à un avenir incertain.

A tout cela s’ajoutent des problèmes financiers, non sans conséquence sur la santé mentale des jeunes tunisien.es : iels ont quitté leur pays pour exceller dans leurs études et leurs carrières, mais une crise a bouleversé leurs ambitions et leurs attentes. Malgré cela, iels continuent à préparer leur avenir. Cette pandémie n’est pas une pause pour elleux mais c’est un obstacle de plus à surmonter.

Y a-t-il eu des problèmes graves ayant nécessité une prise en charge psychiatrique urgente ?

Pas d’urgence pour le moment ; plutôt de l’angoisse, des problèmes de concentration, des insomnies. Face aux examens qui approchent, les étudiant.es présentent des difficultés à maintenir le rythme de leur révision.

“aucun cas n’est banal ou sans importance. Chaque personne a ses raisons de s’inquiéter, et il faut prendre au sérieux toutes les demandes !”

La seule « urgence », pour moi, c’est ramadan qui approche à grand pas ! Ce mois culte (que jusque-là on passait avec la famille et les ami.es), est une épreuve assez stressante pour tout.e tunisien.ne à l’étranger. Je suis donc en train de les aider à se préparer psychologiquement à le vivre pleinement et à leur façon.

Je tiens à préciser qu’en psychologie, aucun cas n’est banal ou sans importance. Chaque personne a ses raisons de s’inquiéter, et il faut prendre au sérieux toutes les demandes !

Ces données sont-elles intéressantes pour un éventuel travail de recherche sur la « psychosociologie en temps de pandémie » par exemple ?

Je n’y ai pas pensé.  J’ai saisi cette opportunité afin d’aider les étudiant.es tunisien.nes et non pas pour entamer un travail analytique de recherche. J’y réfléchirai peut-être à posteriori car cela peut effectivement être intéressant.

Il y a tout de même un fait qui m’a étonnée : le « sex ratio » qui est proche de un (1). J’ai été étonnée de voir autant de jeunes hommes que de jeunes femmes, puisqu’en général les femmes ont plus de facilité à verbaliser leur vécu.

Vous avez parlé à plusieurs dizaines d’étudiant.es confiné.es. Quelle est selon vous la recette pour éviter les problèmes psychologiques ?

La recette est, justement, qu’il n y a PAS DE RECETTE ! Les réseaux sociaux nous exposent des recettes pour réussir son confinement, être productif, apporter un changement à sa vie… Attention! Chacun.e vit son confinement d’une manière spécifique à son profil.

J’invite toute personne qui se sent dépassée par le contexte actuel à s’exprimer et à demander de l’aide. Ne vous inquiétez pas, les psys ne mordent pas ! Je ne vous ferai pas une cure psychanalytique de 10 ans ! (rires)

Les réseaux sociaux nous exposent des recettes pour réussir son confinement, être productif, apporter un changement à sa vie… Attention !”

Un message aux familles en Tunisie, qui s’inquiètent pour leurs enfants ?

Je leur dirais beaucoup de choses.

D’abord, je les invite à soutenir leurs enfants et à les encourager dans tout ce qu’iels font, même s’iels ne font rien du tout à cause du manque de motivation.

Je leur dirai ensuite que c’est leur devoir d’apporter des ondes positives et de ne jamais sur-exprimer leurs inquiétudes.

Et surtout, ne pas oublier que leurs enfants ne sont pas encore financièrement indépendant.es, donc attention à ne pas mettre la barre trop haut en étant trop fiers d’elleux devant l’entourage. Cette pression peut les déstabiliser.

Y a-t-il d’autres psychologues/psychiatres dans le cadre de cette initiative ?

Pour le moment, je suis la seule à assurer toutes les consultations. J’ai une collègue libanaise qui a pris la même initiative pour les étudiant.es libanais.es en France. L’effectif est encore gérable, je prends un.e à deux patient.es par jour. Dans les jours à venir, ce serait génial si d’autres professionnel.les de la santé mentale rejoignent l’initiative, notamment pour prendre en charge les tunisien.es non-étudiant.es qui sont nombreux.ses et qui, sûrement, ont besoin de soutien en ces temps difficiles.

Propos recueillis par Oumayma Ben Othman.


NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l’écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l’écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.
Pour en savoir plus :
https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/
https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf

Étudiante à la Faculté de médecine de Tunis - Co-fondatrice du projet "Echmoun" et du projet "Hygie Mennou"

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Souha Kacem
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Souha Kacem

Toutes mes félicitations Oumayma. Je me suis demandée si une telle initiative ne doit être appliquée pour nos élèves de baccalauréat qui, je pense, passent par des moments difficiles.