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On est bombardé par les médias par des slogans du genre: “la guerre contre le Covid“, “l’armée des blouses blanches” et même “le général-ministre de la santé“. Ces termes me paraissent absurdes, et je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Revenons aux bases

Il est crucial de définir certaines notions avant de s’emporter dans une propagande sentimentale qui nous rappelle étrangement celle de la deuxième guerre mondiale.

D’abord “les deux balles“, ici, font référence à l’unité monétaire, ce qui veut dire bon marché, sans valeur. Voilà cette guerre déjà désarmée de ses deux projectiles, avant même d’entamer la moindre réflexion sérieuse.

La guerre, telle que définie par le dictionnaire, est une  “lutte armée entre Etats (…) elle commence par une déclaration de guerre ou un ultimatum et se termine par un armistice et, en principe, par un traité de paix qui met fin à l’état de guerre.” ou alors il s’agit d’une “lutte entre des groupes, entre des pays qui ne va pas jusqu’au conflit sanglant”. Tout au moins, il s’agit d’une “lutte entre des personnes”, synonyme d’hostilité. L’Armée est “l’ensemble des forces militaires d’un Etat”, elle se donne comme mission de conquérir ou de défendre un territoire, de détruire ou de protéger d’autres groupes organisés. Avant d’aller plus loin, mettons quelques idées simples au clair: faire la guerre, au sens classique et sanglant qui oppose l’humain à son prochain, c’est méchant et stupide. L’armée est nécessaire pour établir la sécurité nationale et permet de mobiliser des gens disciplinés et formés en cas de crises ou de catastrophes naturelles. Dans ce sens, les soldat.es sont des gens braves et honorables. L’armé en temps de paix et quand elle est dirigée par des commandant.es nobles a une mission tout à fait humanitaire. On ne pourra jamais lui être assez reconnaissant.es dans ce cas de figure.

Au mauvais moment, au mauvais endroit: Un Général enivré?

Passons au vif de la métaphore qui nous ramène aux temps de guerre, fondamentalement différent de la paix. Elle  place ainsi Monsieur Abdellatif Mekki au poste du Général! Lui, aux grandes années d’expertise dans les hôpitaux de la Tunisie! Cet homme était aux commandes du même ministère, quelques années auparavant, et il a réussit à provoquer une très longue grève des jeunes médecins et la plus grande manifestation des soi-disant “soldats aux blouses blanches“. Une armée qui s’était donc rebellée contre son propre Chef! Ça commence bien. La santé publique n’a quasiment connu aucune réforme en son temps. Concours de circonstances exceptionnelles, le monsieur se retrouve au même poste, cette fois en temps de crise. Oublions le passé, soyons miséricordieux, touchons au divin. Evaluons Mekki le nouveau ministre. Dès le début de la crise, il a prêté des serments folkloriques, où il jure de nous sauver, avec une haute solennelle main droite levée, et où ses disciples répétaient religieusement après le maître. Des serments qui nous rappellent les discours de bataille des scènes cultes du grand écran. Ça me rappelle celui du roi  Léonidas dans le film 300.

“King Leonidas Death” du film 300, réalisé par Zack Snyder et sorti en 2006

D’ailleurs, sa stratégie était semblable à celle de notre cher Général: il voulait limiter le nombre de guerriers ennemis de Xerxès en les affrontant dans le passage étroit des Portes chaudes, ainsi les combattants ne pouvaient pas affluer tous en même temps. Il voulait aplatir la courbe, sans plus. Gerard Butler, l’interprète du personnage, serait certainement jaloux de la prestation de Mekki! Je ne sais pas vous, mais moi, ces discours d’avant-massacre ne me rassurent pas. Ils annoncent la mort, et veulent la rendre glorieuse. L’image est trop synthétique et artificielle à mon goût. Alors notre bon Général, brave, mais sensible à la fois, stratège doué, avance à pas sûr et maîtrise  très bien le terrain. Il commande avec des gestes harmonieux et synchronisés. Une main de fer! Un plan infaillible et cohérant! C’est dans cet esprit qu’il nous livre une scène sublime, où, à plus d’une centaine de personnes, entassées les unes sur les autres, on célèbre la construction d’un pavillon dédié au Covid à l’hôpital Sahloul. Un véritable exploit qui a été achevé en deux semaines! Pris par l’ivresse du moment, acclamé par la foule, Mekki et ses ami.es, encore une fois, se surpassent. Nous voilà devant un ministre qui fait le contraire de ce qu’il préconise. Une maladresse chaotique, à l’image de son parcours au ministère.

Nous ne sommes pas en guerre et Mekki n’est pas un Général. Ce concept simpliste nous conduira en enfer.

Une armée qui n’a rien d’une armée

Bon, j’avoue je me suis emporté contre ce pauvre gentil homme. Il est facile de trouver un coupable dans ces temps difficiles. Et puis il ne fait pas l’objet de la réflexion. Revenons donc à la métaphore de la guerre. Une guerre est traditionnellement menée par des groupes armés. Les professionnel.les de santé n’agissent pas sous l’ordre d’une personne et ne sont pas endoctriné.es par un dogme d’appartenance. Iels agissent en suivant des recommandations issues d’études scientifiques, à défaut de comités d’experts. Iels ne croient pas en un leader spirituel. Iels croient en des preuves scientifiques; iels ont un contrat d’obligation de moyens avec les patient.es; iels sont soumis.es à leurs consciences. Iels ne portent pas d’armes. Iels ont besoin d’outils de travail -bien que moins chers que les armes- très souvent indisponibles. Les professionnel.les de santé soignent des gens, et quand tout va bien iels les guérissent, et des fois même, iels sauvent des vies. Iels ne doivent pas choisir qui traiter; avec eux, même les criminel.les et les politiques corrompu.es ont droit aux soins. Leur doctrine est simple: primum non nocere, secundum pas de ségrégation pour les soins. Les soldat.es, en temps de guerre, sont envoyé.es tuer des gens à cause de leur appartenance ou croyance. La vie et la mort. Voilà donc “deux lignes parallèles qui ne se croisent jamais“… ou presque.

Voilà qui distingue les professionnel.les de santé de l’armée. (Ne me comprenez pas mal: le personnel de santé n’est pas formé d’anges). Cette armée au front, comme on aime l’appeler, serait elle le seul élément qui nous sauvera?

Un maillon d’une chaîne indissociable

Glorifier le chef et son armée risque d’effacer le reste de la population qui est réduite à des spectateur.rices angoissé.es. Or, le rôle de chacun.e est crucial. Restreindre les sauveur.ses aux médecins est une erreur monumentale. Certes, il faut leur être reconnaissant, mais il ne faut pas négliger l’importance d’autres maillons de la société. Quasiment toutes les personnes sont des héro.ïnes à l’exception des criminel.les, des politiques corrompu.es et des hommes d’affaires cupides. On peut avoir les meilleurs respirateurs et crever de faim s’il n’y avait pas les agriculteur.rices, les chauffeur.es, les caissier.es…Cette crise doit d’ailleurs servir à redéfinir le rôle de certains métiers tant négligés. D’autres fonctions sont nécessaires aussi: les éboueur.ses, les agent.es de communication, celleux des transports, la police, l’armée (jouant leur rôle dans le maintien de la sécurité, sans débordement)… Toutes les professions sont essentielles. Et plus important encore: le rôle de chacun.e, indépendamment du métier, comme membre de sa famille ou  membre de sa communauté. Aujourd’hui, en respectant des consignes, en aidant les nécessiteux.ses, en conseillant les plus têtu.es, on peut être plus utile qu’un.e médecin. Le volet non-médical, qui englobe la nourriture, la solidarité, l’enjeu économique, la sécurité, ne manque pas d’importance. S’il ne faut pas mourir du Covid-19, il ne faudra pas mourir de faim non plus, ni de la surexploitation des longues journées de travail en post-crise.

Le cœur de la métaphore: la guerre, qui contre quoi?

Une autre erreur qui se glisse dans notre imaginaire avec cette métaphore. La guerre implique que NOUS -le nous étant défini dans le lexique de guerre par une identité territoriale ou religieuse ou idéologique- combattons un ennemi e en face de nous. La survie ne se conçoit que pour l’un ou pour l’autre. Le virus sera-t-il en mesure de remplir le rôle de l’ennemi? De riposter? De contre-attaquer ou de capituler? Critiquer la guerre fera-t-il de nous des traîtres?… Pour attirer l’attention de l’humain et solliciter son instinct de survie, sommes-nous obligé.es de faire appel au champ lexical sanglant de la guerre? Pour continuer à exister, doit-on toujours penser à exterminer l’autre? La violence est-elle primordiale à notre survie?
Un discours vide de sens, que les médias utilisent pour accéder à notre inconscient d’Homo Sapiens. On se met le doigt dans l’œil si on croit que ce genre de réflexion identitaire aura de l’effet contre le virus. Pauvre petite créature, elle n’a rien demandé à personne. Et voilà que nous avons déclaré une guerre à un peu moins de 30.000 nucléotides.

Notre relation avec le virus doit donc être repensée. Nous sommes parti.es du mauvais pied, recommençons. Je vous propose de cohabiter avec le virus. La cohabitation avec le virus fait appel à un tout autre concept: NOUS, les humains de toute la planète et de tous les niveaux sociaux -définition clairement opposée à la première-, nous devons apprendre à vivre avec le virus en nous. Il n’est pas question de tuer le virus pour gagner son terrain. Le virus n’est qu’une expression de la nature, tout comme nous d’ailleurs. Et voilà que l’évolution de l’humain de plusieurs milliers d’années (pour les plus curieux.ses: à peu près 200.000 ans, soit 0,0013% de la durée de l’existence de l’univers) devient menacée par une petite mutation d’un petit amas de nucléotides qui lui aurait permis de passer d’un animal à un autre, puis à l’humain. Quelle histoire improbable me diriez-vous. Pas du tout, c’est arrivé auparavant et cette pandémie était prévisible par la science qui nous a déjà prévenu.es.

Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus as an Agent of Emerging and Reemerging Infection C. Cheng et al.; oct.2007

Nous devons apprendre à vivre avec le nouveau-né de la nature. Ce n’est pas une guerre, ce serait plutôt une sorte d’interaction biologique que les scientifiques appellent parasitisme. Un nouvel équilibre de cohabitation doit naître: nous devons mieux nous organiser et nous outiller. Notre survie dépend du temps qu’on peut gagner par le confinement et la distanciation sociale, dans le but de mettre en place les moyens nécessaires au nouvel équilibre: le vaccin et éventuellement un traitement ou une prise en charge médicale plus adaptée. Il s’agit d’un défi médical, économique, technologique, social et éthique. Il s’agit d’un challenge! Pas d’une guerre.

Alors foutez nous la paix avec cette histoire de guerre. L’humanité a raté l’occasion de se purifier de l’acte le plus ignoble qu’elle a pu commettre durant son existence. Au lieu de saisir cette occasion pour devenir plus humain.es, nous nous sommes précipité.es à sortir la référence de la guerre. Celle-ci fait sortir le pire en nous.

Plus de lecture pour les incorrigibles

Si nous insistons tellement sur la nécessité de déclarer la guerre, rajoutons une pincée de romantisme, poussons la métaphore au bout de sa poésie, et déclarons la guerre contre nous mêmes.

Le mal est déjà en nous. Nous l’avons cherché, nous l’avons ingurgité, nous avons essayé de le cacher, puis nous l’avons banalisé et nous nous le sommes approprié. Plus, toujours plus, à ne jamais se rassasier: vêtements, parfums, téléphones, sacs en plastique…

Quand le virus n’est pas en nous, il est inerte, il ne bouge pas. Il n’y est pour rien. C’est nous qui le provoquons et le nourrissons. L’avidité est un parasite qui s’empare de ton corps pour produire des futilités avec tes propres cellules. Il te pollue les poumons avec ses produits et ses déchets, il t’infeste de saletés, il te prive d’oxygène, il te rend fou.folle à coup d’embouteillages chaotiques et interminables, ici, là, un peu partout, au point de te faire des bouchons dans tes artères. Il te fout le bordel dans tout ton corps, jusqu’à ce que tu perdes le contrôle.

Sacrée société avide. On ne sait même plus à qui s’attaquer.


NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l’écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l’écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.
Pour en savoir plus :
https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/
https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf

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