A l’hôpital Abderrahmane Mami on commence déjà à sentir le cyclone venir. Un plan de réception des premiers malades suspects du COVID-19 a été mis en place par les autorités de tutelle, instaurant un système d’occupation alternée de la capacité d’accueil. D’abord les premiers malades seraient acheminés à Abderrahmane Mami, puis ce seront les autres grands hôpitaux de la capitale qui prendront le relai, en tête de liste Charles Nicolle et la Rabta. Une coordination centrale du transport des malades entre les centres n’est toujours pas en place.

Mami est connu pour être le centre de référence des maladies pulmonaires en Tunisie. Depuis le haut de la colline sur laquelle il est situé à l’est de l’Ariana, les équipes de soins s’activent à mettre en place un dispositif d’accueil pour la réception de la première vague d’arrivés. Que le dispositif soit fonctionnel et fiable selon les standards requis, est une autre question.

On se sent réellement envoyés dans la gueule du loup avec des arrières nues

Tout va à la va vite. Avec le manque drastique en moyens de protection, le personnel soignant craint de devenir lui-même un vecteur supplémentaire de la maladie. Ici, le danger d’une transmission aux autres malades hospitalisés ou aux membres de sa propre famille préoccupe tous les soignants. “Je ne veux plus rentrer chez moi après le travail, mais je n’ai pas le choix. Je suis en train d’exposer ma famille à un risque qui me dépasse, et je me sens totalement impuissante. On a vraiment peur de rentrer chez nous”, nous confie une soignante sur les lieux.

La mise en place d’un dispositif local spécifique au COVID-19 s’efforce de retrouver son juste chemin. Une tente a déjà été dressée dehors et sert de centre de triage. A partir de là, les malades suspects devraient être habillés d’un masque chirurgical et sont reçus dans un box d’accueil aménagé dans le service de médecine de travail, une cinquantaine de mètres plus loin. Là on tente toujours, tels qu’en témoignent les matériaux de construction, de mettre en place des chambres d’isolement, un chantier toujours en cours. Un aménagement supplémentaire en trois compartiments a aussi été initié et est encore inachevé : un compartiment pour que les soignants puissent se changer, un autre pour effectuer l’examen médical et un troisième pour effectuer les prélèvements virologiques nécessaires. “On n’a pas ou se changer les vêtements. Rien que ça. Avec le virus qui semble avoir une durée de vie respectable sur les surfaces, le risque qu’on soit contaminants à notre tour est bien réel. On se sent réellement envoyés dans la gueule du loup avec des arrières nues”, martèle notre témoin.

Depuis le début de l’épidémie, les autorités de tutelle se sont activées à élaborer les protocoles de prise en charge des patients dans les structures de soins. En Tunisie, l’élaboration de recommandations médicales nationales est encore un exercice débutant. L’épidémie est venue faire carburer à 200 km/h les efforts qui se faisaient encore lents au quotidien. Maintenant que les protocoles existent, il faut assurer la formation convenable du personnel, et l’approvisionnement des soignants en matériel nécessaire à les appliquer. Mais là, la partie ne semble pas du tout gagnée d’avance.

Au cours de la dernière garde, une résidente s’était même retrouvée obligée à examiner un malade suspect sans aucune protection

“Les protocoles officiels exigent l’utilisation d’un matériel de protection qu’on n’a tout simplement pas !”, s’écrie notre témoin. Les résidents ont dû ainsi faire appel à leurs propres dispositifs de solidarité improvisés rapidement en collaboration avec les proches et les amis. C’est grâce aux donations de ces derniers et aux cotisations personnelles des résidents qu’ils ont pu se procurer un petit stock d’habits protecteurs. Dans tous les cas, tout le monde sait que devant la vague qui arrive, le stock disponible n’est que miettes. “Au cours de la dernière garde, une résidente s’était même retrouvée obligée à examiner un malade suspect sans aucune protection”, de quoi avoir froid dans le dos…

Une fois le patient suspecté reçu, commence là un véritable parcours du combattant. Ou loger les cas suspects alors ? C’est là toute la question. La patientèle traditionnelle de l’hôpital est une patientèle porteuse de maladies pulmonaires chroniques et lourdes. A cela peuvent s’ajouter d’autres maladies cardiovasculaires ou immunitaires, ce qui constitue un facteur de risque de mortalité supplémentaire en cas d’infection. Les quatre lits disponibles au service de réanimation sont à l’écriture de ces lignes occupées. Pour les malades nécessitant une respiration artificielle, on mobilisera donc les ressources des autres hôpitaux prévus sur la liste du plan de lutte. Dans l’attente, il faut trouver où les placer à l’intérieur de l’hôpital.

Hier encore, on comptait trois cas suspects nécessitant une ventilation mécanique. Devant l’indisponibilté de places de réanimation, les trois ont du être “logés” en urgence dans les services internes de Mami disposant de sources d’oxygène.

Là, le risque est qu’en l’absence d’unités d’isolement adaptées, les malades suspectés peuvent finir placés entre les malades déjà hospitalisés pour d’autres motifs. Ajoutons à ça une éventuelle protection défaillante du personnel et la menace d’une dissémination intra-hospitalière de l’épidémie serait bien réelle. A voir les chiffres de mortalité enregistrés chez les populations âgées et ayant des terrains de santé fragiles ailleurs, personne ne se prendrait plaisir à en imaginer les conséquences. Hier encore, le 22.03.2020, on comptait trois cas suspects nécessitant une ventilation mécanique. Devant l’indisponibilté de places de réanimation, les trois ont du être “logés” en urgence dans les services internes de Mami là ou on pourrait retrouver des sources d’oxygène. 

Le risque de contamination des soignants en l’absence de moyens de prévention reste un véritable défi brûlant qui nécessite un règlement rapide dans les plus brefs délais. Ailleurs, les décès enregistrés de médecins et de personnel soignant ont affecté tragiquement toutes les équipes de soins, non seulement à l’échelle des services mais à l’échelle de toutes les structures.

Une équipe de soins endeuillée par ses soldats qui décèdent, est une équipe poignardée dans le cœur. Et ce n’est pas avec des équipes de soins meurtries que la bataille contre le virus sera gagnée.