Dans une classe de primaire, avant de démarrer la leçon, une enseignante projette une carte mentale sur le tableau lui permettant d’expliquer aux petit.es de 7 ans qu’iels doivent désormais se laver les mains plusieurs fois, éviter de faire des câlins, des embrassades, éviter de s’approcher de leurs camarades et de toucher leurs affaires… Certains visages se crispent, d’autres sortent leurs petites bouteilles de gel hydroalcoolique et commencent à appliquer la solution magique contre la maladie. L’une des élèves commence à pleurer et demande à sa maîtresse si le monstre violet viendrait chercher son papa à son retour d’un voyage en Italie.

 “Le monstre violet”

Cette petite histoire en dit long sur l’apparition du COVID-19 dans le monde, une apparition déstabilisante du cours de notre vie ainsi que notre imaginaire, que nous soyons adultes ou enfants. Ainsi, étant en moment de crise et de confinement, j’ai choisi dans cet article de respecter l’incertitude générale (par rapport à la propagation de la maladie, aux changements au sein de la société, à l’avenir des individus et de l’humanité…) et de ne prétendre aucunement donner des réponses mais d’aborder des questionnements concernant cette pandémie monstrueuse.

Peut-on parler de psychose liée au Coronavirus ?

Pendant cette période difficile et inhabituelle, on voit et on entend le mot “psychose” accompagner le phénomène du Coronavirus, aussi bien dans les infos, les articles vulgarisés que les conversations ordinaires. Toutefois, si la psychose signifie toujours une rupture avec la réalité, les comportements relevant de l’angoisse d’une mort réelle et imminente, la panique ainsi que les idées délirantes ne seraient-ils pas des comportements adaptés à une réalité nouvelle ? La réalité elle-même ne serait-elle pas psychotisante ?

Au tout début de l’apparition du COVID-19 et avant qu’il n’atteigne d’autres pays que la Chine, une vague d’hypocondrie[1] a commencé à envahir le monde : chaque toux, éternuement ou sensation liée aux symptômes de la grippe sont devenus inquiétants, car les médias ont veillé à ce que tout le monde le sache : ça n’arrive pas qu’aux autres.

Pour mieux expliquer l’effet psychotisant de ces infos, je me référerai à un article de vulgarisation scientifique intitulé Psychose autour du coronavirus : comment ne pas céder ? [2] dans lequel l’auteure pose une question appartenant au registre psychologique et répond directement en présentant les mesures préventives (se laver fréquemment les mains etc.…) qui appartiennent au registre médical. Ce type de réponse me semble lui-même confus puisqu’on essaye de s’intéresser à un problème et on finit par mêler les pinceaux, ce qui risque d’alimenter l’angoisse du lecteur. Ce type de contradiction me semble une des formes psychotisantes de l’information.

Dans ce qui suit, nous nous intéresserons aux réactions qui peuvent accompagner l’apparition du virus et le chamboulement des vies des uns et des autres.

Réactions face à la maladie : le déni d’existence ?

Les réactions diffèrent d’une personne à une autre et cela est une évidence. Le vécu, la structure psychique, les sources et conditions des informations ainsi que les évènements de vies vont déterminer la réaction de chaque personne. Néanmoins, certaines réactions sont plus ou moins attendues, tel que le Déni. Vu que notre psychisme est aménagé autours de conflits qu’il essaye de résoudre en ayant recours à des mécanismes de défense, ces mécanismes le protègent de la décompensation lorsque les conflits deviennent insoutenables et que tous ses mécanismes risquent d’échouer. Les inquiétudes des uns et des autres concernant le risque de décompensation des personnes “fragiles” ou ayant déjà une pathologie psychiatrique identifiée, est certes légitime mais n’exclut pas les autres personnes “bien-portantes” du même risque.

Les actualités nous informent en gros qu’il y a un virus mortel qui envahit le monde et auquel nous n’avons aucun remède. Nous devons dès lors se protéger de tout le monde et de toute chose extérieure à nous-même, pour ne pas l’attraper. Sinon, le risque serait de mourir et d’emporter d’autres que nous aimons…

Cette nouvelle contient en elle toute sorte d’informations déstabilisantes et évoque plusieurs types d’angoisse tels que l’angoisse de mort, la paranoïa, l’angoisse de l’effondrement (absence de remède) ainsi que la stigmatisation : en étant dangereux pour l’autre…

Lorsque l’individu reçoit des informations trop difficiles à encaisser, il serait normal de mobiliser toutes les défenses capables de contenir un tas d’informations traumatisantes. Certaines personnes ont recouru au Déni de cette maladie et refusent jusqu’à ce jour d’appliquer les règles d’hygiène et de distanciation.

L’effet de l’isolement, situation de stress continu ?

Avant de m’attaquer au sujet de l’isolement, j’aimerai citer ces quelques lignes permettant de distinguer la solitude de l’isolement : “Ma thèse est que la solitude n’est pas l’isolement. S’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler peut très bien se faire avec un objet qui stimule le sujet, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas, en effet, exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre. Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur.”[3]

Cet extrait nous montre que l’isolement que chacun.e de nous vit en ce moment ressemble certes un mur de séparation avec l’autre, mais si nous suivons bien cette explication, il n’est pas synonyme de solitude et n’est donc pas destructeur. Il serait possible pour nous d’emporter un objet stimulant derrière ce mur tracé entre nous et l’autre, en évitant d’être tout le temps exposé aux sources d’angoisse que sont les médias et les infos. Nous devrions certes rester en contact avec la réalité du monde sans que cela ne soit notre seule réalité possible. Nous pourrions profiter de cet “isolement” pour retrouver nos objets d’amour et de désir et de leur consacrer du temps. Nous penserons à des personnes que nous aimons, des rêves que nous oublions, des passions que nous cultivons…Tout cela nous protège de la solitude et du stress continu.

Et les enfants, comment les protéger ?

Bien que l’enfant soit une personne, son rapport au monde est peut-être légèrement différent. Tous les changements que nous sommes en train de vivre en ce moment nous affectent et affectant les enfants également. Des vacances prolongées vont certes les enchanter, mais le confinement accompagné par les inquiétudes des parents et de l’entourage pourrait être source d’angoisse et de mal-être.

Afin de les aider à surmonter cette période difficile, il faudrait prendre en considération le fait que leur interprétation des images et des informations ne sont pas les mêmes que pour les adultes. Le fait de regarder la télé et de voir toutes ses images avec les rues vides, les visages masqués ainsi que les personnes malades sera amplifié et plus inquiétant pour eux. Il faudrait donc diminuer leur exposition à la télé et aux réseaux sociaux en premier lieu. En deuxième lieu, ce serait recommandé de leur expliquer, du mieux qu’on peut, la situation par laquelle nous passons en optant pour un discours contenant et rassurant. Et en troisième lieu, les jeux et les activités physiques constituent un besoin vital pour les enfants, il faudrait alors le comprendre et pourquoi pas y participer ?

J’aimerais finir sur une citation du fameux film Inception de Christopher Nolan : “Quel est le parasite le plus résistant : une bactérie, un virus, un ver intestinal ? … Une idée.” Car, bien que notre actualité semble s’imprégner du cauchemardesque, nous disposons tous d’une idée capable de vaincre les plus résistants des parasites. Continuons à creuser pour la trouver…


[1] Selon le DSM-IV l’hypocondrie se traduirait par “une préoccupation centrée sur la crainte ou l’idée d’être atteint d’une maladie grave, fondée sur l’interprétation erronée d’un ou de plusieurs signes ou symptômes physiques.”

[2] Psychose autour du coronavirus : Comment ne pas céder ? (s. d.). 

[3] La Sagna, P. (2007). De l’isolement à la solitude. La Cause freudienne, 66(2), 43-49. doi:10.3917/lcdd.066.0043.


Références bibliographiques :

Brewer, K. (2020, mars 16). Coronavirus : How to protect your mental health. BBC News

Hammami, E. (2020, mars 17). Le mental, face cachée de l’épidémie COVID-19 ? L’avis d’un expert. TUNYD

Sagna, P. L. (2007). De l’isolement à la solitude. La Cause freudienne, N° 66(2), 43‑49.

NB : Cet article est rédigé en écriture inclusive et neutre avec  l’emploi des pronoms épicènes. La rédaction épicène, l’écriture inclusive, le langage neutre ou le langage dit « non sexiste » ou « dégenré » sont l’ensemble des règles et des attentions graphiques et syntaxiques  qui permettent d’éviter toute discrimination, basée sur le genre, supposée par le langage ou l’écriture. Notre utilisation de ce mode de rédaction vient de notre profonde conviction à TUNYD, du pouvoir des mots dans la lutte égalitaire.

Pour en savoir plus :

https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/

https://www.unil.ch/egalite/files/live/sites/egalite/files/Egalite_UNIL/Publications%20et%20liens/Guide_mots_egalite_2018.pdf