Retour sur le débat national sur la santé: psychothérapie de groupe avec Dr Youssef Chahed

Retour sur le débat national sur la santé:  psychothérapie de groupe avec Dr Youssef Chahed

Salah est résident en néphrologie et fait son stage actuellement dans l'hôpital régional du Kef. Il a été invité au grand débat national que la présidence du gouvernement a organisé le 22 mars 2019 dans les suites de l’affaire des nouveaux nés décédés au Centre Wassila Bourguiba. Il nous livre ici son vécu et son ressenti lors de ce débat. – La Rédaction

Des nouveau-nés sont morts à cause d’une infection nosocomiale. Certains annoncent onze, d’autres douze voire même quinze petits anges partis trop tôt… faute de quoi ? Était-ce à cause de professionnels de la santé incompétents ? Était-ce un problème de défaillance systémique du circuit d’hygiène ?

Chacun a rapporté depuis le déplorable incident sa version des faits, y a mis de sa sauce, y a donné du sien, mais voilà, tout le monde était d’accord sur une chose : il s’agit de la goutte d’eau qui a fait déborder le verre. La chute vertigineuse du système de santé tunisien est telle que lorsqu’il s’écrase, le bruit affole tout le monde, même au plus haut sommet de l’Etat. C’est dans ce contexte que c’était tenu, ce dernier 22 Mars 2019, sous l’égide de M. le premier-ministre, Youssef Chahed, un débat national « urgent », concernant les solutions à trouver rapidement pour sauver la sante publique.

J’y étais invité.

En bon élevé, j’ai essayé de préparer mon intervention avec soin :  j’ai lu quelques articles sur les différentes réformes de santé faites un peu partout dans le monde, et la veille, je me surprenais en train d’élaborer des discours. Mes muses ne m’ont pas abandonné, et c’était tant mieux !

Et puis le jour J est arrivé.

C'est avec une petite heure de retard que le débat a finalement pu commencer : cinq thématiques, chacune présentée brièvement par un responsable ministériel,  dix à quinze intervenants par thématiques, deux minutes maximum par intervention.

Les paroles pompeuses jaillissaient de partout. On se croyait bien dans des joutes poétiques; mais les belles paroles venaient presque toutes des même intervenants : ces mêmes « responsables » qui étaient là depuis la nuit des temps, témoins immuables de la décadence du système de santé tunisien. L’invitation était claire : on était là pour trouver des solutions, et pourtant, on s’arrachait « civiquement » la parole pour déballer les problèmes de sa spécialité, de son service, de sa discipline, de son petit chez-soi, et personne ne daignait voire le grand dessein que l’on était censé approcher ensemble. 

À peine a-t-on osé parler de certains sujets jusque-là tabous : les « haram » et « 3ib » de la médecine : l’APC (activité privée complémentaire, ou activité publique complémentaire comme il plairait à certains de s’en moquer), la corruption, la mauvaise gouvernance, le financement de notre système de santé...


[caption id="attachment_1906" align="aligncenter" width="960"] Source: page officielle de la présidence du gouvernement[/caption]

On était tous là pour donner des solutions urgentes et immédiates, or on s’obstinait à pointer du doigt des problèmes dont il n’était pas du tout sujet. La frustration était telle que l’on voulait à tout prix exposer ce qui nous ronge depuis des décennies, frôlant parfois la crise d’hystérie ! même l’intervention de M. le premier-ministre, grand psychothérapeute de cette session, n’était parvenue à contenir ce débordement.

Bien entendu, cela faisait chaud au cœur d’écouter certaines interventions ciblant directement le vif du sujet. Cependant, celles-ci étaient éparses, rares, presqu’inaudibles dans ce grand vacarme de l’agitation collective aux couleurs de la nouvelle mode de com’ gouvernementale.

Quant à moi, dans tout ceci, je me sentais mal : tellement de temps et d’énergie perdus à mettre en exergue des fragments déchiquetés du problème, au dépend du but ultime : l’urgence.

Cela me rongeait de l’intérieur au point de vouloir hurler haut et fort : "M. le premier-ministre, vous qui au début de ce débat vous êtes présenté comme représentant du peuple, ne voudriez-vous pas lui donner l’exemple en obligeant les officiels de la république à se faire soigner dans les structures de santé publique ? Mais les élus n’ont pas confiance dans le service publique, qui y mettra alors les pieds ?

J’étais convaincu qu’il fallait à tout prix mettre un terme à certaines visions horrifiantes, qui ne devraient plus être vus dans notre pays : un interne ou résident en train de ventiler à la main pendant des heures, se substituant à un appareil de ventilation mécanique que les pouvoirs publiques ne daignent fournir, les agressions continues et répétées contre le personnel de la santé qui n’attendraient qu’une loi interdisant et sanctionnant lourdement la violence dans les structures de soins, les zones d’impunité de plus en plus étendues qui rongent notre système de santé, et j’en passe…

Cette réunion m’avait l’air d’un conseil de guerre, considérant que l'état actuel de notre système sanitaire n'est guère meilleur que celui de certains pays de l’après-guerre. En période de guerre, il faut faire des sacrifices : le financement des reformes se trouverait peut être dans certaines dépenses publiques démesurées qui n’ont plus lieu d’être : les bons de carburants gratos, les primes exorbitantes dont bénéficieraient certains sans qu’il n’y ait forcément de travail rendu derrière, etc... La question est : en a-t-on le courage ? Après tout, quelle meilleure garantie aurions-nous que de voir tout ce beau monde guerroyer afin que la machine, la bonne cette fois, soit relancée ?

Toutes ces pensées se bousculaient dans ma tête et me rongeaient de l’intérieur. Toutefois, ma parole, bien que déjà bien préparée, n’a pas osé rompre la tranquillité de cette psychothérapie de groupe. À la limite étouffante.

Et que se passera-t-il par la suite ?

Voilà que dans l'heure où je vous transmets mon vécu, des décisions gouvernementales « express » viennent d’être décrétées avec, disent-ils, « effet immédiat ». J’espère bien qu’on en verra des impacts qui nous épargneront de devoir se réunir en urgence dans le futur, pour discuter dans la peine d’autres morts en série…